Lecture - 'Le goût du large' de Nicolas Delasalle

Publié le par Picou

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L'été semble maintenant bien loin! L'heure n'est plus vraiment aux voyages... Mais  j'ai pourtant envie de vous embarquer dans un voyage immobile, mais oh combien plaisant.

Ne vous emballez pas à rêver d'un beau voilier voguant d'île en île, sur une mer d'huile, au soleil couchant... Ici, nous embarquons plutôt à bord d'un imposant cargo commercial, parmi les milliers de containers du MSC Cordoba.

Ça semble moins glamour, peut-être... mais croyez-moi : cette croisière saura vous charmer tout autant, et vous marquera sans doute bien plus profondément.

Avec Le goût du large, on embarque pour neuf jours de traversée, d'Anvers à Istanbul, dans le cadre spartiate et solitaire d'une immense carcasse de métal et de rouille. Déconnexion totale - pour seule distraction, il faudra compter sur les multiples changements de la mer, et quelques rares mots échangés avec l'équipage Philippin.

Et pourtant... le voyage nous portera aux quatre coins du globe, dans le sillage d'une traversée avant tout intérieure.

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Car si l'auteur, Nicolas Delesalle, a choisi ce moyen de transport original, c'est avant tout pour se reconnecter à lui-même, et à son métier de journaliste de terrain.

A bord, ses journées sont partagées entre contemplation et écriture, au gré de ses observations et des souvenirs qui lui reviennent en mémoire, à chaque nouvelle étape du voyage.

Le récit alterne ainsi une description de la vie au grand large, avec ses codes, ses contraintes, et ses plaisirs inattendus, et les ressentis et anecdotes tirés d'une vie de reportages. Les deux se répondent et se complètent avec justesse, dans une habile construction narrative.

Au fil des pages, les souvenirs s'imbriquent comme ces containers colorés, entreposés en collection hétéroclite sur le bateau, voguant pourtant ensemble dans la même direction.

De souvenir en souvenir, on navigue vers Gibraltar, au Niger ou en Syrie, on file en Indonésie, en Russie, ou même à l'extrême fin fond de l'Aveyron ; à chaque fois le monde y dévoile une nouvelle facette, tour à tour révoltante, émouvante, drôle, dérangeante, mais toujours belle, à sa façon.

D'un événement à l'autre, de la grande à la petite histoire, Nicolas Delesalle dresse un panorama du monde d'aujourd'hui, dans sa pire noirceur comme dans son infinie douceur.

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Il raconte les rencontres improbables, l'absurdité des conflits, la débrouillardise, la peur, la détermination et la résilience ; et à chaque chapitre, dresse d'inoubliables portraits.

Un vieil homme observant la mer, des étudiants opprimés, un serveur fort aux échecs, deux nouveaux nés au destin compromis, un drôle d'espion tunisien, un réfugié Syrien déterminé, et même une drôle d'équipe de foot polaire bien trop imbibée... Chacun de ces personnages laissera une trace : un sourire, une larme, un nœud au ventre, un cri du coeur

L'émotion sous toutes ses formes imprègne chacun des témoignages qui s'enchaînent au rythme de l'avancée du cargo, et chacune des anecdotes relatées, de la plus cocasse à la plus profonde, revêt un aspect symbolique, révélateur de la réalité du monde contemporain - dans ce qu'il a de beau, mais surtout dans ce qu'il a de plus terrible.

L'auteur en rend pourtant compte tout en finesse et sans pathos, au travers de son regard d'observateur privilégié et d'une superbe plume, très juste, à la fois aiguisée, poétique, et percutante. Il sait redonner par ses mots un équilibre aux zones souvent instables qu'il traverse, et un vrai recul sur les grands angles qu'il décrit.

Son écriture est empreinte de beaucoup de tendresse et de bienveillance, mettant toujours en avant une humanité profonde.

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Un point de vue à la fois lucide et apaisé, plein d'espoir et de chaleur, qui fait vraiment du bien à lire au coeur de ce monde chahuté.

Ce roman est une magnifique invitation au voyage et à l'ouverture sur le monde, au delà des cartes postales et des clichés. Il raconte avant tout les hommes, sans lequel le monde ne serait pas ce qu'il est, avec une grande sensibilité.

C'est à la fois une ode à la solitude et aux rencontres - ce sont ces connexions des unes aux autres, ces ponts entre les voix intérieures et celles qu'on exprime, qui créent la richesse du monde, partout où l'on se trouve - chacun ayant à apporter à l'autre, et à apprendre lui-même.

J'ai tout aimé de ce que j'ai lu : la beauté des mots, le rythme hors du temps, les sensations exacerbées, la vision du monde à la fois bienveillante et sans complaisance, l'humour distillé même dans les moments noirs.

Mi roman, mi documentaire, ce carnet de voyage offre un périple passionnant, de ceux qui nous divertissent autant qu'ils nous ouvrent les yeux. Un conseil : larguez vite les amarres!

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Publié dans Lecture, Culture

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madamezazaofmars 06/10/2020 09:59

Tu en parle tellement bien ! Tu vas adorer un parfum d'herbe coupée j'en suis sure.
Merci pour cette très belle critique, ça fait du bien

Picou 06/10/2020 10:04

J'en suis certaine! J'ai vu qu'il avait aussi publié deux autres romans depuis, hâte de les lire!