Lecture- 'Poupées' d'Eléonore Pourriat

Publié le par Picou

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Après vous avoir parlé d'amour dans ma dernière chronique littéraire, c'est aujourd'hui une histoire d'amitié que je voudrais vous faire connaître.

Mais la frontière entre amitié et amour est parfois bien trouble... et c'est justement sur cette ambiguïté que joue le roman "Les poupées" d'Eléonore Pourriat, publié aux éditions JC Lattès.

C'est un livre assez court, mais puissant, aussi magnétique que la relation entre ses deux héroïnes, Joy et Stella : deux meilleures amies que l’on suit sur une période de 30 ans, de leur rencontre adolescentes, au milieu des années 80, à leurs vies d'adultes.

A leur rencontre, la complicité est immédiate, et l’entente absolue. Elles mettent immédiatement leurs vies au diapason, au rythme des airs de David Bowie, à qui elles vouent un véritable culte.

Chacune est le reflet amélioré de l'autre - au delà d'une ressemblance physique frappante, elles partagent les mêmes goûts, les mêmes émotions, les mêmes attentes.

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Toutes deux solitaires et marginales, elles trouvent chacune en l'autre un pilier sur lequel s'appuyer, plus stable que l'histoire familiale atypique et déracinée qu'elles ont en commun.

Joy a dû faire face à l'abandon et à la mort de sa mère, partie en Inde alors qu'elle n'avait que 8 ans ; elle est depuis élevée par son père, policier charmeur et absent, et par sa fantasque grand-mère américaine, Dotty, revenue vivre en France pour l'aider à s'occuper d'elle.

Stella vit, elle, avec sa mère Domino, pigiste à la vie bohème et foisonnante, au milieu de la clique bouillonnante de journalistes et d'artistes avec qui elle partage sa maison. Elle a perdu le contact avec son père, réfugié laotien, qui a refait sa vie dans sa communauté après la séparation de ses parents.

En apprenant à se découvrir, les deux jeunes filles trouvent leur alter-ego - elles se comprennent et se complètent, comme les deux bandes de l’éclair de Bowie, leur idole. Leur amitié fusionnelle, d'une intensité que seule l'adolescence permet, va pourtant éclater en plein vol, aussi brutalement qu'elle est née.

Qu’est ce qui a bien pu séparer ce duo si soudé, aussi abruptement, pour que 30 ans plus tard, elles n’aient jamais pu s’oublier, mais ne puissent toujours pas renouer de liens?

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C'est tout l'objet et la force de ce récit, qui va dévoiler avec maîtrise au fil des chapitres, la raison mystérieuse qui a brisé leur relation.

Comment se remettre d'une rupture amicale, peut-être encore plus destructrice qu'un chagrin d'amour, à l'heure où l'on commence à se construire? Car lorsque Stella se détache d'un coup d'elle, sans explications, Joy ne comprend rien, et se retrouve une deuxième fois abandonnée.

Ne restent alors que le silence, les questions, la douleur de la perte - un gâchis que Joy n'arrive pas à accepter, et qui continue de la hanter bien après leur 'séparation', jusqu'à imprégner en profondeur sa vie d'adulte.

Les chapitres, captivants, alternent les voix de Joy et de Stella, éclairant tour à tout leur passé et ses répercutions sur leur présent, et confrontant leurs différents vécus d’une même histoire.

Chacune y gagne petit à petit en profondeur, et le lecteur apprend progressivement de l'une, puis de l'autre, les parties de l'histoire qui lui manquent. L'intrigue gagne ainsi en intensité au fur et à mesure que le tableau devient plus clair et que la vérité se dévoile. Mais au fond, la révélation importe moins que le cheminement qui conduit à le découvrir...

La construction très subtile du récit est portée en filigrane par la force de leur amitié absolue, idéalisée, et son deuil impossible. On suit deux protagonistes, aussi lumineuses que complexes, mais au fond une seule héroïne : leur fusion, pleine et entière, qui s'avère aussi riche qu’écrasante pour chacune d’entre elles.

Comment réussir à fonctionner seule, quand on s’est construite à deux?

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La plume riche et précise d’Eléonore Pourriat explore avec beaucoup de justesse la complexité de leurs sentiments parfois ambigus.

Elle en souligne les failles et les pièges, tout en les intégrant au fur et à mesure dans un environnement plus large, dont on saisit le poids accablant au fil de la lecture. Leur alliance, qui aurait pu - et dû - être leur force et les porter vers l'avenir, finit par être précisément ce qui les empêchera de continuer à avancer ensemble.

Car aussi unies qu'elles soient face au monde autour d'elles, les jeunes Joy et Stella ne peuvent tout contrôler. Jolies petites poupées tout juste sorties de l'enfance, elles restent encore à la portée de manipulations dont elles n'ont pas pleinement conscience, et dont les conséquences les suivront jusqu'à l'âge adulte, même une fois leurs routes séparées.

Les questionnements des narratrices sont éclairants, mais restent partiellement, volontairement, sans réponses. Avec beaucoup de nuance, l'auteur laisse à comprendre que rien n'est ni noir ni blanc ; une situation a toujours plusieurs perspectives, et dépend de tant de paramètres que les différents sont parfois irréconciliables, quelque soit notre volonté.

Cette profondeur apporte beaucoup de richesse à ce récit, très actuel, qui s’inscrit parfaitement dans une mouvance qui commence heureusement aujourd’hui à délier une parole trop longtemps tue.

Une très belle découverte en tout cas, pour moi, que ce roman qui, au delà de l'amitié, traite surtout de la construction de soi-même.

*{EN TOUTE TRANSPARENCE - J'ai eu l'occasion de lire ce recueil de nouvelles dans le cadre de mon inscription au site NetGalley qui met en relation éditeurs et lecteurs influents ; je remercie les éditions JC Lattès d'avoir accepté ma sollicitation de lecture pour la version numérique de ce titre!}  

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Publié dans Lecture, Culture

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