Reconstruire son sein après un cancer

Publié le par Picou

Maintenant que j'ai terminé ma dernière opération, je crois qu'il est tant que je vous fasse enfin un retour sur ma reconstruction mammaire, après mon cancer du sein. 

J'ai pris le temps... Simplement car cette reconstruction, elle-même, s'inscrit clairement dans un temps long. Au total, cela m'aura, pour ma part, pris près de 18 mois, et 5 opérations ; j'aurais peut-être même encore pu la prolonger, mais j'en avais clairement assez

Bien sûr, parce que c'est un marathon, et qu'autant d'interventions, de bleus, de douleurs, d'arrêts, de soins, d'anesthésies... C'est éprouvant. Mais surtout, parce que le résultat final me satisfait.

Il n'est pas parfait, mais ce n'est pas ce que je cherchais. Je voulais surtout retrouver un décolleté "social", me permettant de me sentir bien dans ma peau, y compris lorsque je dois un tant soit peu me montrer - en maillot de bain, en particulier. Aujourd'hui, ça ne me pose plus aucun problème, même si je n'aurai plus jamais un décolleté parfait.

Mes seins resteront déséquilibrés, mais ils gardent la trace de ce que j'ai vécu - et ça ne me dérange pas. 

Je trouve déjà extraordinaire que la science puisse aujourd'hui permettre, parfois, ce miracle là, de reconstruire un sein, là où il n'y avait plus rien.

Ce n'est pas donné à toutes, autant commencer par là : selon la gravité de la maladie, les traitements reçus, les risques encourus, toutes les femmes ayant subi un cancer du sein ne peuvent pas reconstruire celui ou ceux qu'elles ont perdu.

Et beaucoup de celles qui pourraient le faire ne le souhaite finalement pas. Leurs raisons sont multiples, et je les comprend toutes : ne pas se relancer dans un nouveau suivi médical lourd, tourner la page, accepter cette nouvelle image de leur féminité, alors qu'elles ont souvent atteint un âge de maturité. Le risque, la douleur et l'inconfort, n'en valent pas forcément la chandelle, selon elles.

A 43 ans, alors que ma jolie poitrine a toujours été un de mes atouts de séduction, qu'elle m'a servi à allaiter mes 3 filles, qu'elle a toujours, à mes yeux, défini une part de ma féminité, je n'étais pas encore prête, pour ma part, à accepter cette "difformité".

En gardant un sein, mais pas l'autre, ce n'est pas que l'aspect esthétique qui est chamboulé, mais aussi le ressenti, le déséquilibre de poids, l'image de soi qui est affecté. Comme une reconstruction était possible, dans mon cas, je l'ai tout de suite envisagée

Lors de ma mastectomie, on m'a immédiatement implanté une prothèse temporaire ; et j'ai eu la chance (assez rare) de pouvoir conserver mon aréole.

A mon réveil, j'avais donc un nouveau sein : plus petit, pas très joli, inconfortable au possible, mais qui m'a permis - avec quelques artifices - de conserver une certaine "normalité".

La prothèse étant compatible avec la radiothérapie, j'ai pu la garder lors de mon traitement; et même si les radiations ont définitivement endommagé la souplesse et l'hydratation de ma peau, la structure de mon sein restait en place, pour me permettre d'entreprendre une reconstruction définitive, dans un second temps. 

Il me fallait de toute façon changer ma prothèse : celle qu'on m'avait implantée, un expandeur, n'avait pour objectif que de conserver ma peau dans un état d'élasticité correct ; mais elle devait être obligatoirement retirée, après 1 an après, ou remplacée par une version longue-durée. 

Comme ma peau était tendue et abîmée, et surtout, comme j'avais fait 2 infections entre-temps (érysipèle), poser une nouvelle prothèse n'était pas indiqué dans mon cas ; et il aurait, de toute façon, fallu de nouveau repasser au bloc tous les 10-15 ans, pour la renouveler. 

Ma chirurgienne m'a donc proposé une reconstruction plus naturelle : la reconstruction par lambeau, et par lipo-modelage (ou lipo-filling). 

L'idée, c'est de redessiner le volume du sein, en ré orientant l'un des muscles du dos vers l'avant, puis en comblant le galbe ainsi créé avec de la graisse, prélevée sur d'autres parties du corps. 

Une technique certes complexe et invasive, mais qui permet un résultat plus souple et beaucoup moins figé qu'une prothèse, et surtout, définitif - puisqu'on n'introduit pas d'éléments extérieurs, mais qu'on utilise d'autres parties de son propre corps.

Elle demande donc un gros suivi médical, pendant quelques mois, mais si tout se passe bien, plus rien après. L'opération ne peut pas être réalisée en une seule fois, car une partie de la graisse implantée ayant tendance à "repartir" du site d'injection.

Il faut donc multiplier les interventions : d'abord une première, plus massive, pour couper un lambeau du grand dorsal, et le reconnecter sous le sein en passant sous l'aisselle ; puis plusieurs plus courtes (dont le nombre dépend du volume souhaité), espacées de 3 mois au moins. 

Je viens donc de terminer ce processus, après 5 interventions au total, étalées sur 18 mois!

La première, pour la réimplantation du grand dorsal, était la plus impactante.

Elle a nécessité 5-6 jours d'hospitalisation, 1 mois et demi d'arrêt de travail, et surtout près de 25cm de cicatrice cumulée (sous le sein et dans le côté du dos), et plusieurs mois de séances de kiné.

Le muscle coupé sert assez peu, dans la vie quotidienne (il sert surtout quand on fait des tractions, ou, dans la vie courante, pour fermer un coffre de voiture par exemple). Une fois réorienté vers l'avant, le corps s'habitue peu à peu, et on ne ressent pas de manque (ça fait juste bizarre, quand il se contracte, vu qu'il n'est normalement pas à l'endroit où on le fixe).  

Une fois "l'installation" consolidée, on peut attaquer la deuxième phase, le lipo-modelage. On se rapproche alors plus d'une chirurgie esthétique (et on a l'avantage de bénéficier de ses effets!), puisqu'il s'agit d'aller retirer la graisse en trop là où elle est (ventre, bas du dos, haut des fesses...), pour venir la réinjecter dans le sein "vide" pour le remodeler.

Pour cela, les chirurgiens utilisent une fine canule avec laquelle ils quadrillent les zones concernées, sous le derme (et sous anesthésie générale) : en résultent des bleus très impressionnants et douloureux.

C'est franchement inconfortable sur les jours suivant l'intervention (qui a lieu en hôpital de jour), et ça dure quelques temps... Vu les zones ciblées, il est difficile de dormir, ou de s'assoir pendant quelques jours, et il faut porter des panties de contention particulièrement désagréables pendant quelques temps!

Mais mieux vaut s'y faire, car c'est cette opération qu'il faudra répéter, jusqu'à ce que la graisse "tienne" et complète le volume que l'on souhaite obtenir.

Cette répétition devient assez difficile à tenir dans le temps : l'anesthésie, la douleur, l'inconfort, les arrêts de travail... C'est éprouvant, autant physiquement que socialement. 

D'autant plus que les premières fois, c'est pour tout dire, assez décourageant. Comme la graisse injectée a tendance à ne pas tenir (le taux restant en place étant variable d'une femme à une autre - il était pour moi assez faible), le résultat peut sembler très limité au début, et devient seulement plus visible et plus massif, au fil des interventions.

La (les) première(s) fois, on a un peu l'impression de souffrir pour rien, c'est clairement décevant! Mais maintenant que j'arrive au bout de mon chemin de reconstruction, je ne regrette rien, car l'accumulation a fini par porter ses fruits.

Mon sein, s'il n'est pas conforme à l'original, a désormais une forme, et surtout, un toucher et un ressenti naturels, sans m'occasionner de douleurs. Croyez-moi, 3 ans après avoir perdu mon sein, je savoure cette sensation de bien-être!

Seul bémol, en ce qui me concerne, la formation de quelques kystes graisseux. S'ils ne sont pas à proprement douloureux, et qu'ils ont leur intérêt car leur volume participe au volume global de mon sein, ils sont parfois désagréables et inconfortables, selon là où ils sont placés. Mais j'ai pu en faire retirer la plupart, au fur et à mesure qu'ils apparaissaient. 

Aujourd'hui, je savoure le fait que tout soit terminé, et que le résultat me convienne, même sans être parfait. 

Mais j'ai eu une période de doute, au début du process...

Peur de m'être lancée dans beaucoup de douleur et d'inconfort, pour un résultat moyen, voire médiocre ; sentiment de "gêner" dans mon entreprise, à force d'arrêts répétitifs ; lassitude de devoir repasser par l'hôpital et l'anesthésie, à intervalles si réguliers... 

Au final, je conseille donc largement cette méthode de reconstruction mammaire, au résultat satisfaisant et naturel ; mais uniquement si l'on en ressent un réel besoin, et qu'on se sent la force de pouvoir affronter des opérations multiples, sur une longue durée, et beaucoup de douleur et d'inconfort en cours de route.

Aujourd'hui, je suis heureuse de pouvoir tourner cette page. Je ne "sens" plus mon sein au quotidien, comme ça pouvait être le cas au départ. Je me sens bien, je ne pense plus au regard des autres, et je me projette de nouveau dans des petits détails, comme la jolie lingerie, sur laquelle j'avais un peu fait une croix.

Je ne récupérerai jamais mon sein, mais celui-ci me va : il garde la trace de ce que j'ai traversé, et qui m'a changée à jamais.

Abimé, différent, mais toujours là : il en est le reflet, et j'apprends aussi à l'aimer pour ça. 

Publié dans Mon cancer du sein

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